Des Tsiganes dans la ville d’Or

Article écrit pour le Jerusalem Post – Edition française

Paru dans l’édition du 21 mai 2014

Jérusalem est une mosaïque de communautés religieuses et ethniques, dont certaines sont très peu connues. Zoom sur les Gipsys de la Ville sainte

 Sarah Lalou

La plupart des Hiérosolomytains n’ont aucune idée de leur existence. Il s’agit pourtant d’une communauté de 150 familles et 2 000 membres, dont la plupart vivent dans des conditions précaires et affichent un taux de 80 % d’illettrisme. Les Gipsys, installés en Terre sainte depuis le XXIIe siècle, comptent entre 10 000 et 12 000 membres en Israël, dans les Territoires palestiniens et à Gaza. « Il n’y a pas de recensement, il est donc difficile de donner un chiffre exact », explique Amoun Sleem, directrice de la Société des Tsiganes Domari à Jérusalem, seul centre communautaire tsigane du Moyen-Orient. Aujourd’hui, les Gipsys de la capitale habitent en plein cœur du quartier arabe de Burj Laqlaq, près de la Porte des Lions.
L’histoire des Tsiganes est pleine de mystères. Le terme « Gipsy » tend à faire penser qu’ils proviendraient d’Egypte, mais le groupe se distingue toutefois par des langues et dialectes différents qui trouvent leurs origines en Inde. Suite aux conquêtes grecques et arabes, les Tsiganes auraient alors migré vers deux directions : l’Europe, où ils sont devenus chrétiens et reconnus aujourd’hui sous le nom de Rom ou Lom, et le Moyen-Orient où qualifiés de Dom ou Domari, où ils ont adopté l’Islam.

Tsiganes à Jérusalem

Article publié, Jerusalem Post

Le « Gipsy errant »

Les Tsiganes, tout comme le peuple juif, constituent une communauté malmenée, qui a composé avec les migrations successives sans pour autant perdre son identité et ses coutumes. Ils partagent la blessure de la Shoah par les persécutions subies, qu’ils appellent les « Porajmos » (littéralement « dévorer »), puisqu’environ 30 % d’entre eux ont été massacrés dans les camps d’extermination.
Leur errance n’a pourtant pas pris fin. La société israélienne ignore souvent leur culture et les considère comme faisant partie de la communauté arabe puisqu’ils sont musulmans et vivent dans les quartiers arabes de la Vielle Ville ou dans les Territoires. Les Domaris ne sont pas reconnus par le ministère de l’Intérieur comme un groupe culturel ou religieux à part entière au même titre que les Druzes ou les Bédouins, mais sont répertoriés sous la catégorie « Arabes ». Les Arabes eux-mêmes considèrent pourtant les Tsiganes comme des étrangers, qu’ils méprisent souvent au point de les appeler « nawar », « sale ».
Noga Buber-Ben David, chercheuse en sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem, définit le statut des Tsiganes comme ancré dans une « marginalité multidimensionnelle ». Exclus à la fois par la société israélienne et la communauté arabe, les Tsiganes sont confrontés à une profonde discrimination. Amoun Sleem se souvient. « Je faisais partie des nombreux enfants tsiganes élevés dans la Vieille Ville, j’ai été déscolarisée et mise au ban de la société par les voisins parce que gitane. Il a été très difficile pour moi de comprendre pourquoi », confiait-elle au magazine In Jerusalem en mars dernier. Elle expliquait avoir quitté l’école en raison des humiliations provoquées par la directrice, qui traitait les fillettes tsiganes de « sales » et de « mauvaises filles » devant la classe. Avant de conclure : « Beaucoup de Gipsys ne connaissent pas leurs droits et croient qu’ils en ont moins que les autres ».
Sleem passera alors 2 ans sur les pavés de Jérusalem à vendre des cartes postales aux touristes et apprendre l’anglais de la rue. Mais la jeune fille désire une autre vie, et retourne à l’école grâce au soutien de sa grand-mère qui n’hésite pas à menacer la directrice pour que celle-ci cesse d’insulter sa petite-fille. Sleem accomplira le cycle secondaire et s’inscrira à l’université de Notre Dame. Elle ne positionne pourtant pas le problème de discrimination au niveau confessionnel, et se donne comme ligne de conduite de ne pas mélanger le statut des Gipsys avec la question religieuse.
« Je suis un être humain, et la religion n’a rien à voir avec le problème », affirme-t-elle malgré son histoire personnelle, lorsque l’on aborde le sujet sensible du rejet des Tsiganes musulmans de Jérusalem par la communauté arabe. Un rejet pour le moins regrettable, qui semble être tabou pour celle qui dirige le centre communautaire Domari au cœur du quartier arabe de Shouafat. « Aux Etats-Unis, les Afro-américains étaient chrétiens, et pourtant les Blancs ne les acceptaient pas », poursuit-elle. C’est sans compter sur la dimension religieuse et spirituelle de Jérusalem, qui cristallise les croyances et les place au cœur des passions, alliances et conflits.

Une place au Moyen-Orient

Pour soutenir les enfants de sa communauté, le centre tsigane propose tutorat, aide humanitaire, apprentissage de la langue et de l’alphabet Domari, et programmes culturels qui renforcent une fierté communautaire souvent bafouée. Amoun Sleem s’attache également à l’émancipation des femmes en leur permettant de confectionner des produits artisanaux traditionnels tsiganes, comme de la broderie, des bijoux, de la poterie, et des sacs à main. Quelque 35 femmes de Jérusalem et des Territoires travaillent au centre, de quoi leur permettre d’atteindre une certaine autonomie économique et d’améliorer leur qualité de vie.
Mais la difficulté première du lieu reste son financement. Amoun confiait ainsi au In Jerusalem : « Chaque année, nous faisons des demandes auprès des ONG européennes, mais elles n’aiment pas nous financer. Elles refusent les Tsiganes. Vous les voyez donner aux Palestiniens. Nous, nous n’obtenons rien ».
La municipalité de Jérusalem semble montrer une meilleure volonté pour intégrer les Gipsys dans la société israélienne. Le maire Nir Barkat a mis en place un service d’aide, en envoyant sur place des travailleurs sociaux. La citoyenneté israélienne est également source de discussions. Selon le site d’information spécialiste du Moyen-Orient Al-Monitor, le chef de la communauté gitane à Jérusalem, Mukhtar Abed el-Hakim Salim, a demandé à Barkat le 28 octobre 2012, alors en visite dans la communauté avant la fête musulmane de l’Aïd al-Adha, d’accorder aux Tsiganes la nationalité israélienne : « S’il vous plaît, nous vous demandons de nous aider et de nous reconnaître en tant que citoyens d’Israël », a-t-il lancé, évoquant même la possibilité d’un service militaire au sein de Tsahal. Il aurait par ailleurs déclaré au quotidien israélien Maariv : « Nous sommes plus proches des Juifs que des Arabes ».
Un avis que ne partage pas Amoun Sleem. La directrice du centre Domari, qui a refusé de parler de Barkat, et dont le statut de résidente en Israël conviendrait parfaitement, revendique clairement son identité tsigane : « Ma nationalité est gipsy, mes racines sont gipsys, pourquoi devrais-je être israélienne ? », martèle-t-elle. On ne peut alors que se demander si une telle ardeur ne serait pas motivée par la crainte de réactions arabes. L’intéressée confie désirer simplement « être reconnue comme membre de la communauté tsigane à part entière ».

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Contradictions entre souffrance d’être rejetée et ambiguïté quant à la volonté d’appartenir à une société, marquent la communauté gipsy qui peine à construire sa place à Jérusalem.

Accès direct à l’article sur le site du Jerusalem Post

Sarah Lalou

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