Dessins d’un destin polonais

Article écrit pour le Jerusalem Post – Edition française

Publié dans l’édition du 14 mai 2014

Un roman graphique émouvant et généreux qui réussit le pari de traiter de la Shoah sur un ton léger et faire vaciller entre rires et larmes

Sarah Lalou

L’illustratrice israélienne Rutu Modan revient avec un nouveau récit graphique. Elle avait déjà fait parler d’elle dans le monde francophone avec son excellent Exit Wounds, récompensé par le prix France Info 2008 de la bande dessinée d’actualité et de reportage. L’auteur publiait également depuis des années des dessins comiques et politiques dans la presse israélienne et américaine, notamment pour le New York Times.

La propriété

Article publié, Jerusalem Post

Modan propose ici un album assez dense sur le sujet douloureux de la Shoah, dont l’action se déroule sur sept jours seulement. Deux mois après le décès de son père, la jeune Israélienne Mica accompagne sa grand-mère Regina à Varsovie afin de récupérer la propriété de ses arrière-grands-parents qui ont fui le régime nazi en 1939.

Le thème de la Shoah apparaît bien sûr en toile de fond, mais se laisse aborder avec humour et légèreté, entre malentendus, situations absurdes et fausses pistes ; ou quand le dramatique parvient à flirter avec la drôlerie sans tomber dans le mauvais goût, sous la forme d’une comédie qui s’attache avec tendresse au lourd secret d’une grand-mère, qui restera caché jusqu’à ce que la mort de son fils pousse l’héroïne à revenir dans la Pologne de sa jeunesse. « Avec la famille, vous n’êtes pas obligé de dire l’entière vérité et ce n’est pas considéré comme un mensonge » : tout est dit. Un roman qui s’articule donc surtout autour des secrets de famille, de l’héritage et du souvenir.

Côté protagonistes, la personnalité de Regina, une grand-mère toute polonaise, fait sourire tout au long du roman dessiné, grâce à des réflexions piquantes et des réactions changeantes. Elle se plaît à mener sa petite-fille par le bout du nez en brouillant les pistes afin de mieux garder son secret, tout en exprimant la douleur de revenir sur un passé pénible. Des phrases fortes étoffent son personnage haut en couleur, comme : « Varsovie ne m’intéresse pas, c’est un vaste cimetière ».

Sa petite-fille Mica est la digne héritière de ce tempérament bien trempé. « La seule chose que les Juifs aiment plus que l’argent, c’est la provocation », affirme-t-elle. Lorsqu’on lui demande comment son père est mort, sa réponse se fait simple et tranchante : « D’un cancer, comme tout le monde ».

Retrouvez TOUT ISRAËL sur Facebook

La particularité de l’ouvrage tient également à son graphisme subtil. Des couleurs claires et des lignes contrastées, qui jouent sur les contours avec un fondu en arrière-plan, accentuent l’épaisseur de l’action et l’expressivité des personnages. La bande dessinée est un art encore jeune en Israël. Une génération d’auteurs de BD a récemment émergé avec Ouri Fink, David Polonsky (Valse avec Bachir), les frères Hanuka, et Galid Seliktar. Rutu Modan fait partie de ces illustrateurs désormais mondialement connus, et son dernier ouvrage graphique ne pourra qu’attirer les lecteurs français dans les librairies israéliennes.

La Propriété, de Rutu Modan (Actes Sud)

Sarah Lalou

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s