Hommage aux Juifs d’Algérie

Article écrit pour le Jerusalem Post – Edition française

Publié dans l’édition du 19 mars 2014

Une revue de souvenirs et de témoignages au parfum de fleur d’oranger, grâce au travail méticuleux de Carol Iancu. Rencontre.

Sarah Lalou

Cet ouvrage regroupe tout ce que l’Algérie a pu offrir aux Juifs, avec un mélange de nostalgie, de douceur et de violence. Il paraît loin le temps où le grand-père de mon père, Jacob Lalou, adjoint-civil de Laghouat pendant plus de quarante ans, entretenait des relations privilégiées avec les Arabes, conservant même chez lui un Coran écrit en hébreu et une Torah écrite en arabe. La génération qui a fui l’Algérie n’a pas connu cette entente, comme mon père, qui a quitté sa ville natale Médéa à l’âge de douze ans, et qui se souvient de l’assassinat du rabbin de Médéa, en 1957. Marc Bonan consacre dans cette revue sur les Juifs d’Algérie, un témoignage touchant de sa vie à Médéa, en feuilletant les époques jusqu’à la fuite en masse des Juifs. En 1964 déjà, il explique : « Je suis le dernier Juif de la ville. Il m’incombe alors de récupérer les rouleaux sacrés de la grande synagogue transformée en fabrique de bougies par un voisin. Je les enterre dans le cimetière, là où reposent mes grands-parents et les Rabbis ».

Article Juifs d'Algerie JPost

Article publié, Jerusalem Post

Carol Iancu et son fils Michaël ont travaillé à l’assemblage de ces textes remémorant les vies juives algériennes. Il explique : « Le destin des Juifs d’Algérie est un sujet qui m’interpelle depuis de nombreuses années, aussi bien pour des raisons personnelles – mon épouse est née à Djelfa et y a habité pendant dix-sept ans – que scientifiques, il s’agit d’un sujet qui a été longtemps négligé dans l’historiographie juive. Voici pourquoi j’ai effectué des recherches aux Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence, et fait paraître plusieurs articles, le premier il y a déjà trois décennies. La publication du présent ouvrage collectif s’inscrit dans cette volonté de faire connaître la longue histoire d’une communauté jalouse de son identité et qui, enracinée en terre algérienne avant même l’arrivée des Arabes, a dû brusquement et en très peu de temps, quitter son pays natal. »

Mieux connaître l’Histoire des Juifs d’Algérie

Le travail de collecte des textes a été minutieux : « Il est le résultat d’un colloque ayant réuni à la fois des savants avertis et de jeunes chercheurs, et en même temps des témoins y ayant vécu. J’ai souhaité organiser ce colloque dans la perspective du cinquantenaire depuis l’Indépendance de l’Algérie, en 2012, mais c’est en 2009 qu’il eut lieu à Nîmes et à Montpellier. En effet, c’est mon regretté ami, le Pr Jacques Lévy (1929-2010), né à Bône et qui, pendant trente ans fut l’homme de « l’automne musical » de Nîmes, qui m’a persuadé de l’organiser plus tôt ».

Après un hommage rendu à Jacques Lévy, la revue propose trois parties très bien fournies : Une longue histoire, de l’enracinement à l’exil ; Communautés et camps d’internement ; et Vie religieuse et culturelle. Carol Iancu souligne notamment que « la première partie, signée par le Pr Gérard Nahon est consacrée au rabbin algérois Meir ben Nathanaël Cresques parti en Europe dans la quatrième décennie du XVIIIe siècle, pour trouver les fonds nécessaires afin d’éditer le Sefer ha-tachbas, les consultations du célèbre rabbin catalan établi à Alger, Simon ben Sémah Duran (1361-1444) ». Le chapitre sur les Juifs dans la résistance algéroise (7-8 novembre 1942) constitue un formidable apport, dans lequel Jacques Lévy écrit « Est-il permis de dire que, sur les 377 résistants algérois, 315 étaient juifs, soit 84 %. Or les Juifs représentaient environ 12 % de la population française de l’Algérie, ils furent donc surreprésentés dans la Résistance de sept fois leur importance numérique, ce qui n’est pas mince. Et sous quel prétexte conviendrait-il de le passer sous silence ? ». Le concepteur de la revue rappelle également le « témoignage prémonitoire » de Simon Agou (1933-1996), dans la partie Les Juifs d’Algérie à l’heure du choix, admirant « ce Juif djelfaoui qui a choisi aussitôt l’aliya, et est devenu sous le nom de Shimon Agour, une grande figure de la diplomatie israélienne ».

Des contributions marquantes

Cet ouvrage regroupe les témoignages de grands noms algériens. « Comme on peut le constater, il s’agit d’un recueil très riche agrémenté d’illustrations, annexes, tableaux et cartes qui se propose de faire une mise au point sur le long parcours des Juifs d’Algérie, dans une perspective pluridisciplinaire où Histoire, littérature, sociologie, ethnologie et théologie se rencontrent, études et témoignages y sont harmonieusement associés », annonce Iancu, avant de confier : « J’apprécie l’ensemble des textes et plus particulièrement ceux qui ont pour auteurs Simon Agou, Jacques Lévy, René-Samuel Sirat, Gérard Nahon, Albert Bensoussan, Denis Charbit et Guy Dugas ». Le Pr René-Samuel Sirat, ancien Grand Rabbin de France, dans son récit Témoignage sur la vie religieuse des Juifs d’Algérie à la veille de l’Indépendance, livre en effet selon Carol Iancu « une belle réflexion sur le destin du judaïsme algérien qui, après avoir été influencé par le judaïsme de la métropole, a marqué à son tour le judaïsme français ».

Celui qui a été Grand Rabbin de France de 1981 à 1988 explique de son côté : « L’Algérie de mon enfance et de mon adolescence n’existe plus ». Sa contribution à la revue sur les Juifs d’Algérie est empreinte d’une enfance passée. « Malgré les difficultés et malgré l’horreur de la Seconde Guerre mondiale, nous, Juifs algériens, avions des valeurs que nous partagions non seulement avec les jeunes Juifs de notre âge, mais aussi avec les amis chrétiens et musulmans, que nous fréquentions à l’école des Hussards de la République » explique-t-il. René-Samuel Sirat ajoute : « Nous avions aussi au cœur une joie de vivre, et le respect des règles religieuses allait de soi, car la religion n’était jamais un carcan imposé, mais un choix constamment renouvelé ». La nostalgie d’une Algérie fraternelle et la tristesse d’un grand drame familial marquent ses souvenirs : « Quand je pense qu’aujourd’hui, la seule présence juive – qui est attestée depuis le siècle qui précède l’ère chrétienne et qui a brusquement été interrompue en 1962 – est l’existence de cimetières juifs hélas abandonnés dans tout ce grand pays où les Juifs ont vécu : un des grands regrets de ma vie est de n’avoir jamais pu me recueillir auprès de la tombe de mon frère Baruch Edmond, assassiné le 26 janvier 1962 à Constantine. Depuis le jour de son enterrement, plus personne n’a jamais récité de Kaddish sur sa tombe ».

Retrouvez TOUT ISRAËL sur Facebook

Les mots justes de l’ancien Grand Rabbin de France ferment cette page algérienne, alors que la plaie reste encore ouverte : « Aujourd’hui, l’Algérie est l’un des rares pays au monde “Judenrein”. Le poète Rutebeuf se lamentait déjà :“Que sont mes amis devenus ?” ».

Accès à l’article sur le site du Jerusalem Post

Les Juifs d’Algérie, de l’enracinement à l’exil, textes rassemblés par Carol et Michaël Iancu, N° 6 hors-série (2013)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s