Dans le bus, tu te sépareras ?

Article écrit pour le Jerusalem Post – Edition française

Publié dans l’édition du 18 décembre 2013

Par Sarah Lalou

Hommes et femmes s’assoient séparément dans les lignes de bus réservées aux ultraorthodoxes. Une tendance qui ne plaît pas à tout le monde.

Jerusalem Post

Article publié, Jerusalem Post

La question fait débat depuis plusieurs années. En dépit d’un arrêt de la Cour suprême, rendu en janvier 2011, une minorité religieuse ultraorthodoxe continue d’imposer aux femmes de s’asseoir à l’arrière des bus. Dans un Etat qui se veut autant juif que démocratique, le sujet déchaîne les passions. Le Jerusalem Post a souhaité donner la parole aux uns et aux autres.

Du Talmud aux lignes Mehadrin

La loi juive pose des interdits très clairs en matière de sexualité. Sont prohibés les relations sexuelles extraconjugales, mais aussi tout comportement qui pourrait y conduire. Maïmonide (1138-1204) enseigne : « L’homme devrait en toutes circonstances suivre les règles de la Sainteté la plus élevée et purifier ses sentiments et ses réflexions, afin d’éviter toute pensée douteuse ; il doit éviter toute intimité avec une femme, qui pourrait induire des idées impures » (Traité de la Sainteté, Lois concernant les rapports sexuels interdits, XXII, alinéa 20).

C’est donc pourquoi de nombreuses femmes religieuses évitent tout contact physique avec les hommes, même pour une simple et franche poignée de main. S’asseoir à côté d’un homme dans un bus public constitue, dans le même esprit, une action impudique.

Respectant les préceptes du Talmud, des lignes de transports ont été spécialement créées dès les années 1990. Les bus Mehadrin desservent les quartiers ultraorthodoxes. La séparation entre passagers y est de rigueur, ainsi que d’autres règles religieuses strictes, comme l’interdiction de stations de radio qualifiées de « profanes ». Les femmes s’installent à l’arrière du bus et doivent si possible y accéder par la porte arrière, tandis que les hommes sont assis dans la partie avant du véhicule.

Début 2010, 56 lignes Mehadrin parcourent 28 villes en Israël, exploitées par les sociétés de transport en commun Egged et Dan, ou d’autres compagnies privées. Cette pratique ne touche cependant qu’une frange marginale de la population. La question n’effleure pas l’esprit des religieux dits « traditionalistes ». Ce qui n’empêche pas ces derniers, du moins certains, de fondamentalement respecter le droit orthodoxe à cette ségrégation mobile.

Pour Shmouel Benichou, religieux traditionaliste qui n’a aucun problème à s’asseoir à côté d’une femme, il n’y a ainsi pas de doute : « Ces bus ne traversent que les quartiers religieux, et le but de la séparation est d’éviter que les hommes ne voient les femmes, tout comme dans les synagogues. C’est très gênant pour eux d’être assis à côté de femmes. Les harédim ont besoin de ces lignes, la séparation est ancrée dans leur loi ». Un avis qui ne fait pas l’unanimité. En 2006, les bus Mehadrin attirent l’attention des médias et suscitent de vives critiques. Des touristes juifs occidentaux, étrangers à ces pratiques, y voient une insulte à l’égard de la gente féminine.

Droit des femmes

Car c’est bien le respect envers les femmes qui sur la sellette. Ce qui était un dispositif communautaire tend à s’étendre aux transports grand public et les incidents se multiplient. De nombreuses femmes se voient enjointes de s’asseoir à l’arrière, parfois sur un ton fort peu aimable. Le scandale enfle et la référence à Rosa Parks est lâchée. Cette icône noire américaine du mouvement des droits civiques est devenue célèbre un jour de 1955, à Montgomery, après avoir refusé d’obéir au conducteur de bus qui lui demande de céder sa place à un Blanc, et d’aller s’asseoir au fond, dans l’espace réservé aux Noirs. En Israël, beaucoup dressent un parallèle. La ségrégation n’est plus raciale, disent-ils, mais sexuelle.

Pour René Samuel Sirat, ancien Grand Rabbin de France de 1981 à 1988, il s’agit surtout de prendre en considération le respect de l’individu, ici des femmes, dicté par la Halakha. « Les Rabbins ont toujours insisté sur l’obligation pour l’individu de s’éloigner de toute tentation d’ordre sexuel.

Mais cela ne signifie aucunement qu’il faille réserver les bancs arrière d’un autobus aux femmes, car ce serait les humilier. Au contraire, l’homme, s’il veut respecter la règle édictée par Maïmonide, doit préférer rester debout plutôt que d’humilier une femme en exigeant d’elle qu’elle prenne place au fond de l’autobus », fait valoir le rav. Avant de citer le Talmud : « Rava Amora (babylonien du IIIe siècle) enseignait : […] Celui qui fait rougir son prochain en public n’a pas le droit au monde futur […] et Rabbi Yohanan enseignait au nom de Rabbi Shimon Bar Yohai : Il vaut mieux se laisser conduire au bûcher que de faire rougir son prochain en public […] » (Talmud de Babylone, Traité Baba Metsia, 59a).

Comme souvent Israël, où la justice a dû à maintes reprises statuer sur les rapports entre Etat et religion, la Cour suprême est saisie. Un arrêté est rendu le 6 janvier 2011. Les termes du magistrat Eliakim Rubinstein sont sans équivoque : « Une société de transports en commun (ou toute autre personne) ne peut pas dire, demander ou ordonner aux femmes où s’asseoir dans un bus simplement parce qu’elles sont des femmes, ni quels vêtements elles doivent porter, et celles-ci ont le droit de s’asseoir où ils le souhaitent ».

La Cour suprême n’interdit pas la séparation hommes-femmes dans les bus publics, mais prévoit qu’elle ne devra en aucun cas être imposée ou ordonnée. La formule laisse libre tout religieux de s’asseoir séparément, mais uniquement sur une base volontaire et non forcée. C’est donc le libre arbitre qui l’emporte sur la Halakha.

Mais la réalité du terrain est plus complexe. Le 17 décembre 2011, soit un an après l’arrêté de l’instance suprême, Tanya Rosenblit, une Israélienne laïque, refuse de se déplacer à l’arrière du bus Egged 451, sur la ligne Ashdod-Jérusalem. Un harédi la traite de « shikse », un terme yiddish particulièrement péjoratif désignant une femme non juive. Le policier appelé sur les lieux ne se donne pas la peine de rappeler la loi et demande plutôt à Rosenblit de se déplacer vers l’arrière.

L’incident fait la « une » de la presse israélienne et internationale. Le Premier ministre Binyamin Netanyahou condamne fermement le litige : « J’ai entendu parler d’un incident au cours duquel une femme a été forcée à se déplacer dans un bus. Je m’y oppose catégoriquement. Nous devons préserver l’espace public comme étant ouvert et sûr pour tous les citoyens d’Israël ». A terme, la couverture médiatique ne change pourtant pas grand-chose. Selon un porte-parole d’Egged, ce genre de scène a même tendance à se propager. A base de coups, d’insultes, et de crachats.

Un débat plus large

La question fait en réalité partie du débat bien plus large qui oppose la minorité religieuse ultraorthodoxe israélienne au reste du pays. Les modes de vie parfois très différents finissent par se heurter, face à la poussée démographique harédite. Un fossé auquel le gouvernement s’est attaqué ces derniers mois, en abolissant par exemple les exemptions de service militaire pour les étudiants de yeshiva, ou en cherchant à intégrer davantage de harédim sur le marché du travail.

En attendant, la séparation hommes-femmes continue d’échauffer les esprits. D’autant que les soldats religieux enrôlés dans Tsahal refusent de plus en plus ouvertement d’assister à des cérémonies officielles mettant en valeur leurs sœurs d’armes.

En septembre dernier, une femme est de nouveau attaquée par des religieux dans un bus pour avoir refusé de se déplacer à l’arrière. La ministre de la Justice Tzipi Livni se montre intraitable : « Les femmes en Israël ne s’assoiront pas à l’arrière du bus. Les femmes en Israël participeront à des cérémonies d’Etat et leurs voix seront entendues dans les stations de radios et à l’armée », martèle-t-elle.

Pour Ronit Heyd, directrice de Shatil, un mouvement pour l’égalité civile, « Israël peut être à la fois un Etat juif, démocratique et libéral. Quand la loi religieuse prend le pas sur la démocratie, nous sommes en danger ».

Article en ligne sur le site du Jerusalem Post

Reste que l’arrêté de janvier 2011 ne semble pas avoir autorité dans la communauté ultraorthodoxe, qui préfère respecter les lois juives à la lettre. Supprimer la séparation dans les transports est vécu par ses membres comme une profonde ingérence dans leur identité religieuse. Cette stricte observance se retrouve également du côté des femmes, dont certaines n’hésitent pas à demander aux hommes de se déplacer. Conséquence : les incidents avec les voyageurs laïcs ou moins puristes subsistent. Des incidents sous forme de points d’interrogation face à une coexistence juive et démocratique régulièrement malmenée…

Retrouver TOUT ISRAËL sur Facebook et suivre les articles

Sarah Lalou

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s