EXCLUSIVITÉ Tout Israël : Interview de l’Ancien Grand Rabbin de France René Samuel Sirat : « J’ai pris des positions qui n’étaient parfois pas celles de la majorité »

Le Grand Rabbin Sirat a officiellement fait son Allya il y a deux ans ; une étape importante dans la vie de celui qui, né à Bône, en Algérie, a été Grand Rabbin de France de 1981 à 1988, Grand Rabbin au Consistoire central, puis Grand Officier de l’Ordre national du Mérite en 2012.

Il poursuit la lutte qu’il a menée avec ferveur durant sa longue carrière rabbinique, en faveur du dialogue interreligieux, et de la paix avec les Palestiniens.

Ses positions, souvent risquées par rapport au consensus, lui ont valu les critiques de certains, et sont encore ancrées dans les mémoires : désormais âgé de 82 ans, il a été récemment été considéré comme persona non grata par un rabbin d’une synagogue de Jérusalem de rite algérien, en raison de ses opinions politiques qui pourtant, selon lui, découlent directement de son « enseignement religieux ».

Grand Rabbin Sirat

Ancien Grand Rabbin de France René Samuel Sirat. Photo de Sarah Lalou

Sarah Lalou : Monsieur le Grand Rabbin, vous avez fait votre Allya récemment, mais conservez un lien important avec la France, en continuant de vous y rendre régulièrement dans le cadre de divers travaux et conférences.

Grand Rabbin René Samuel Sirat : A mon âge, il est difficile d’avoir les occupations importantes que celles que j’avais. J’ai toujours occupé pratiquement trois plein-temps : j’ai enseigné à la faculté pendant 30 ou 35 ans, j’ai été rabbin pendant 62 ans, j’ai également milité dans le cadre de la communauté juive tout au long de ma carrière rabbinique. Je ne me souviens pas avoir eu du temps libre pour moi, sauf depuis deux ans, où les choses se sont forcément calmées, surtout depuis que j’ai été gravement malade et que j’ai été obligé d’interrompre le rythme d’activité qui était le mien.

Sarah Lalou : Qu’est-ce qu’un Rabbin ?

Grand Rabbin René Samuel Sirat : D’abord, essentiellement pour moi en tout cas, un rabbin est un enseignant qui éprouve du bonheur à partager les connaissances qui sont les siennes, et qu’il acquiert tout au long de sa vie. On n’arrête jamais d’étudier, on est toujours, dans le meilleur des cas un תלמיד חכם – en Français, le disciple d’un savant. On n’est jamais un חכם – savant. On ne devient, dans la tradition sépharade en tout cas, un חכם שלם – un savant parfait – que lorsqu’on a été rappelé à l’Académie céleste, et qu’on n’est plus compté parmi les vivants. Sinon on est toujours à la recherche d’un approfondissement.

D’autre part, un rabbin est engagé dans sa communauté : quand il est jeune il est le frère, quand il est plus âgé il est le père de tous les membres de sa communauté, qui peuvent le joindre à tout moment de la journée, de l’année, et qui ont en lui en conseiller, un frère, un ami, quelqu’un qui va essayer de les aider lorsqu’ils ont des difficultés. Et qui partage aussi leurs joies. Il est important de voir combien les gens sont heureux quand on accepte de bénir leur mariage, et il m’est arrivé de bénir le mariage au début de ma carrière, des parents, au milieu de ma carrière, de leurs enfants, et même une fois des petits-enfants. Alors là, c’est un bonheur absolu de participer aux joies !

De savoir aussi dire un mot quand des évènements beaucoup moins heureux frappent la famille, et savoir parfois simplement garder le silence : un regard, une poignée de main, une présence, constituent un réconfort beaucoup plus que les mots, qui parfois n’ont pas beaucoup de portée.

Etre véritablement ce que les rabbins appellent par un très joli jeu de mots אחי עזר ואחי סמך – le frère qui aide et le frère qui donne un appui à celui qui en a besoin – qui représentent effectivement toute la vocation rabbinique.

Sarah Lalou : Qu’est-ce qui vous a poussé à être Rabbin ?

Grand Rabbin René Samuel Sirat : Aussi longtemps que je puisse me souvenir, j’avais décidé d’exercer les fonctions rabbiniques depuis pratiquement l’âge de 7 ou 8 ans, et finalement le problème ne s’est jamais posé : j’ai toujours considéré que quand je serai « plus grand », j’exercerai les fonctions rabbiniques, à l’image de mon Maître le Grand Rabbin Naouri, qui était une personnalité absolument remarquable. Il cumulait les capacités intellectuelles, religieuses, pédagogiques, et aussi d’ouverture du cœur. Par conséquent, c’était un homme envers qui j’ai toujours eu beaucoup d’affection et de respect, et la vocation est venue d’elle-même. J’ai toujours été poussé par mon père, de vénérée mémoire.

Sarah Lalou : Vous avez commencé à être rabbin peu après la Shoah. Qu’est-ce qui a caractérisé vos débuts ?

Grand Rabbin René Samuel Sirat : A mes débuts, le rabbinat était alors en osmose avec sa communauté. Il y avait non pas des rabbins qui trônaient dans leur tour d’ivoire et qui gouvernaient, mais des rabbins qui étaient les frères, les amis, les soutiens des membres de leur communauté, qui étaient toujours très proches dans des situations très difficiles après la Shoah. Il était alors très difficile d’être juif. Le Professeur Neher a parlé, à juste titre, du « dur bonheur d’être juif » : le bonheur, oui, on le sentait, mais il était dur à obtenir et à faire entrer dans une conception apaisée, comme c’est le cas actuellement en Israël, où un certain nombre de certitudes ont trouvé leur place.

Sarah Lalou : Vous avez, bien sûr, fait beaucoup lors d’activités à l’intérieur de la communauté juive. Quelle direction avez-vous prise?

Grand Rabbin René Samuel Sirat : Je me suis attaché pendant un demi-siècle à développer l’Eduction juive. Je crois que c’est très important C’était vraiment mon action principale. Lorsqu’on m’a demandé mon programme en tant que candidat au poste de Grand Rabbin de France, j’ai tout de suite dit qu’il était constitué de trois points : l’Education juive, l’Education juive, et l’Education juive. Au niveau de la petite enfance, du primaire, du secondaire et au niveau supérieur. J’ai trouvé une dizaine d’écoles juives en France lors de ma prise de fonction, et avais fait le rêve de cent écoles juives créées durant mon mandat de sept ans. J’ai transmis à mon successeur, sept ans après, 111 écoles en état de marche, et une centaine en projet qui depuis ont été créées. Je crois pouvoir dire que, dans ce domaine en tout cas : mission accomplie.

Sarah Lalou : Vous avez parallèlement œuvré pour le développement de l’apprentissage de l’Hébreu en France, que vous jugiez essentiel. Quelles ont été vos actions dans ce domaine ?

Grand Rabbin René Samuel Sirat : J’ai en effet aussi pensé aux jeunes Juifs de France qui étaient inscrits dans des écoles et lycées d’Etat, en développant l’enseignement de l’Hébreu dans les établissements d’Etat. Un homme de bien, pour la mémoire duquel j’ai beaucoup d’admiration et de respect, Monsieur Joseph Fontanet, qui a été un très grand ministre de l’Éducation nationale, m’a proposé le poste de chargé de mission d’Inspection générale d’Hébreu. J’avais eu l’idée de créer le Capés d’Hébreu, et cinq ans après, il y avait un peu plus de 3 000 élèves dans les établissements d’Etats, en plus des élèves inscrits dans les écoles juives, ce qui m’a permis d’obtenir la création de l’agrégation d’Hébreu moderne, dont j’ai présidé le jury.

Sarah Lalou : De quel projet portant sur les synagogues de France êtes-vous le plus fier ?

Grand Rabbin René Samuel Sirat : Un grand moment d’émotion reste celui de la mise à disposition de livres en braille dans les synagogues de France. J’avais pour amie Janine Zerbib, avec laquelle j’allais rendre visite à une jeune fille aveugle à l’Institut des jeunes aveugles, à Paris. Un jour, une religieuse nous a dit qu’elle s’était convertie au Christianisme, et qu’elle ne souhaitait plus nous voir. Qu’elle se soit convertie, je veux bien le croire, mais qu’elle ait refusé de nous voir, je n’ai jamais été tout à fait convaincu, car nous avions avec elle une relation très amicale, et Janine étant elle-même aveugle, la soutenait beaucoup. Après un temps de déception, Janine et moi avons fondé Naguilah – qui est basé sur la racine hébraïque qui signifie Joie – et avons développé des activités d’enseignement, comme toujours de l’Hébreu, avec des cours en braille et l’impression (en braille) de livres de prière et de livres du Pentateuque, qui seraient mis à la disposition des aveugles dans toutes les synagogues de France. Ces livres existent encore à la synagogue de la Victoire, de Notre-Dame de Nazareth, de Chasseloup-Laubat, et dans les grandes synagogues de province.

Sarah Lalou : Vos positions engagées ont parfois suscité des critiques de la part de certains membres de la communauté juive. N’avez-vous jamais regretté certains combats ?

Grand Rabbin René Samuel Sirat : J’ai pris des positions qui n’étaient parfois pas celles de la majorité, c’est vrai. Je pense que, là aussi, il faut être toujours extrêmement honnête vis-à-vis de soi-même. Un rabbin n’est pas celui qui dit et fait entendre ce que les autres ont envie d’entendre, mais qui fait entendre sa vérité, même s’il sait qu’il va être contredit, discuté ; à condition qu’il y ait une certaine honnêteté dans la discussion, et non pas une volonté de nuire. J’ai toujours été minoritaire, mais pas du tout par désire de s’opposer. Il y a des gens qui se plaisent à être les incompris, ce n’est pas du tout mon cas, j’aurais aimé, bien au contraire, être suivi, et je l’ai été parfois, et même souvent…

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Sarah Lalou : Vous avez eu le privilège de rencontrer d’autres grandes figures religieuses juives en tant que Grand Rabbin. Quelles ont été les rencontres les plus marquantes ?

Grand Rabbin René Samuel Sirat : J’ai rencontré beaucoup de figures rabbiniques. J’ai été invité à la Yeshiva University de New York, où j’ai rencontré le Grand Rabbin Soloveychik, qui était l’âme pensante de la Yeshiva University, le grand Maître. J’ai eu un entretien avec lui d’une heure, ce qui était rare. Cet entretien a eu lieu juste après l’assassinat d’un ambassadeur israélien à Londres, entraînant la guerre de Shlom HaGalil – la guerre du Liban -, les conséquences dramatiques que l’on a connues, et cette attaque terrible où des Libanais sont entrés dans le camp de Sabra et Chatila et ont agi avec une extrême dureté vis-à-vis des Palestiniens qui s’y trouvaient. Israël a été accusée à tort, mais là où le Rabbin Soloveychik m’avait étonné par sa prise de position – qui était aussi la mienne – c’est que finalement, contrairement à la guerre des Six jours qui a été imposée à Israël, la guerre du Liban a été provoquée en partie par Israël, en tout cas ne représentait pas une guerre déclarée avec le consensus général de la population israélienne. Et les conséquences, qui ne sont pas du tout imputables à Israël, moralement sont, quelque part, une blessure que les vrais sionistes ressentent pratiquement jusqu’à ce jour.

J’ai eu aussi l’honneur de rencontrer le Rabbin de Loubavitch en tête à tête. Ce qui m’a étonné est qu’il était très au courant de la situation de la communauté juive de France : il m’a demandé des nouvelles de la communauté de Roanne ! C’était lui aussi, une grande figure du Judaïsme, de même que le Grand Rabbin Chalom Messas, Grand Rabbin de Jérusalem.

Sarah Lalou : Dans le cadre de votre travail en faveur du dialogue interreligieux durant quarante ans, vous avez également rencontré les grands Chefs religieux chrétiens et musulmans. Des souvenirs émouvants ?

Grand Rabbin René Samuel Sirat : J’ai eu sept ou huit rencontres avec le Pape Jean-Paul II, dont deux qui m’ont particulièrement marqué. La première est au Kotel – Mur des Lamentations – lorsqu’il est venu faire son pèlerinage. Le rabbinat israélien, je n’ai jamais compris pourquoi, avait boycotté cette visite du Pape au Kotel, qui était une visite qui était un soi, un événement historique. N’étant pas rabbin israélien à l’époque, je n’avais pas à me soumettre à une décision qui ne me concernait pas directement, et étais le seul rabbin, avec le Rabbin Melchior – qui lui était présent en tant que vice ministre des Affaires étrangères donc représentait le gouvernement israélien. Le Pape Jean-Paul II, qui marchait déjà très difficilement à l’époque, avait marché tout seul jusqu’aux pierres du Kotel pour déposer sa prière. C’était très très émouvant. Et quand il m’a vu, il est venu vers moi et nous avons échangé quelques mots sur l’esplanade du Kotel. C’est dire que c’était un grand moment d’émotion, de [le] voir accomplir ce grand geste de réconciliation avec le Judaïsme.

Puis le second évènement, à Assise, le Pape avait réuni les chefs religieux du monde, et m’a fait l’honneur de me faire asseoir à sa gauche. A sa droite il y a avait le Patriarche de Constantinople Monseigneur Bartholomée Ier, que je connais très bien, devant une centaine de Cardinaux, de prêtres chrétiens, protestants, orthodoxes, beaucoup de dignitaires musulmans comme le Prince Hassan de Jordanie qui est une très grande figure dans le domaine de l’Islam mais aussi du dialogue interreligieux – je m’honore de son amitié. Après la cérémonie, j’ai été invité à la table du Pape, et là se pose toujours le problème de la casherout. En quarante ans j’ai pris l’habitude, mon menu est toujours le même : des fruits et un verre d’eau minérale. Voilà un menu toujours disponible et strictement casher ! Mais le Pape, à deux reprises, a remarqué que je ne mangeais pas « comme tout le monde », et s’est emporté parce qu’on n’avait pas préparé un repas casher à mon intention.

Interview de Sarah Lalou

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